La France aborde la transition énergétique avec un atout rare en Europe : en 2024, elle produisait 539 TWh d’électricité, dont 95 % décarbonée. Mais cet avantage masque un paradoxe : dans les usages quotidiens, l’électricité reste encore minoritaire.
Derrière ces seuils se joue bien plus qu’une simple mise en conformité : c’est une transformation profonde du parc tertiaire français qui s’accélère, en particulier sur les bâtiments à toiture plate, très présents dans les zones commerciales, logistiques et de bureaux.
La France : pas si électrique que ça
La consommation finale à usage énergétique s’établit autour de 1 500 TWh, répartis entre 39 % de pétrole, 26 % d’électricité, 18 % de gaz naturel, 14 % d’énergies thermiques et déchets, 3 % de chaleur, tandis que le charbon est devenu marginal. Autrement dit, la France dispose déjà d’une électricité largement décarbonée, mais elle continue de fonctionner en grande partie au pétrole et au gaz.
Cette dépendance se lit aussi dans les flux physiques. En 2024, la France a importé environ 530 TWh de pétrole brut, 448 TWh de produits pétroliers raffinés, 433 TWh de gaz naturel et 43 TWh de charbon. Sa production nationale de pétrole et de gaz n’a représenté qu’environ 10 TWh. Même après prise en compte des exportations, le socle fossile importé reste de l’ordre de 1 120 TWh. L’enjeu de l’électrification est donc simple à formuler : réduire fortement cette base fossile importée, puis compenser ce basculement par l’efficacité énergétique, l’électrification des usages et une hausse de la production d’électricité bas-carbone.
Nos atouts, notre vrai point de blocage
La France ne part pas de zéro. Elle possède déjà l’essentiel des briques techniques pour avancer vite : voitures électriques, pompes à chaleur, rénovation des bâtiments, électrification d’une partie des procédés industriels, réseaux robustes, pilotage de la demande. Surtout, son avantage majeur n’est pas à construire, il existe déjà : un système électrique abondamment décarboné. Cela change la nature du problème français. Il ne s’agit pas d’abord de rendre l’électricité propre mais d’utiliser une électricité déjà largement propre pour remplacer des usages encore fossiles.
Cet avantage est aussi économique et stratégique. En 2024, la facture énergétique de la France est redescendue à environ 58 milliards d’euros, dont près de 44 milliards pour le pétrole et 17 milliards pour le gaz, partiellement compensés par un solde favorable de l’électricité d’environ 5 milliards. Réduire de moitié les achats de pétrole, de gaz et de charbon représenterait donc, à prix comparables, un gain potentiel de plusieurs dizaines de milliards d’euros par an pour la balance commerciale française. Électrifier n’est pas seulement décarboner, c’est aussi rapatrier en France une partie de la richesse aujourd’hui envoyée à l’étranger pour acheter des combustibles fossiles.
Le vrai point de blocage n’est donc pas l’absence de solutions. Il est dans l’inertie du système réel. En 2024, 60 % de l’énergie finale à usage énergétique provient encore des énergies fossiles ; 57 % sont même utilisées directement comme carburants ou combustibles. Le transport routier, une large partie du chauffage et plusieurs segments industriels restent donc dépendants du pétrole et du gaz. Notre défi n’est pas uniquement de produire plus d’électricité bas-carbone, c’est de remplacer des équipements, des usages et des organisations construites depuis des décennies autour des fossiles.
Changer de boussole : piloter la transition par la baisse des fossiles
Depuis des années, la transition est présentée à travers ses moyens. Rénovation, efficacité énergétique, nucléaire, renouvelables, électrification… Tout cela compte, mais ce n’est pas encore un pilotage. Le bon point de départ consiste à fixer une cible simple : combien de TWh de pétrole, de gaz et de charbon la France veut-elle faire disparaître de ses usages au cours des dix prochaines années ? Tant que cette cible n’est pas explicitement posée, on juxtapose des politiques sectorielles. Dès qu’elle l’est, on commence à hiérarchiser.
En 2024, la consommation finale à usage énergétique est de 1 498 TWh. Dans ce total, les fossiles utilisés directement représentent environ 856 TWh (587 TWh de produits pétroliers, 262 TWh de gaz naturel et 7 TWh de charbon). Si la France se donnait pour objectif de ramener cette part directe à environ 30 % de la consommation finale en dix ans, elle devrait descendre vers 450 TWh. Cela signifie retirer un peu plus de 400 TWh de fossiles en une décennie, soit autour de 40 TWh par an en moyenne. Voilà le bon cap. Le reste doit s’aligner derrière : sobriété quand elle est utile, efficacité énergétique, électrification des usages et augmentation de la production électrique bas-carbone.
Il faut aussi distinguer deux sujets que l’on confond souvent. D’un côté, la France importe encore un énorme volume de combustibles fossiles. De l’autre, tous ces TWh ne sont pas électrifiables de la même manière ni au même rythme. Une partie relève d’usages énergétiques directs ; une autre correspond à des usages non énergétiques, par exemple dans la pétrochimie, qui représentent encore environ 115 TWh en 2024. Cette distinction est importante car elle permet de concentrer l’effort immédiat là où la substitution par l’électricité est possible, tout en traitant à part les usages matière, plus difficiles.
Commencer par le gisement évident[
Tous les usages fossiles ne se valent pas. Certains sont déjà mûrs pour une bascule rapide, parce que la technologie existe, que les équipements sont disponibles et que le remplacement par l’électricité est direct. C’est le cas de la voiture particulière, d’une partie des petits utilitaires, du chauffage par pompe à chaleur, de l’eau chaude sanitaire, d’une partie des usages du tertiaire, et d’un premier bloc de chaleur industrielle basse et moyenne température. C’est là qu’il faut aller vite, parce que ce sont les segments où l’on peut baisser les importations fossiles sans attendre une rupture technologique.
Le gisement est déjà immense. Le transport individuel représente à lui seul 273 TWh d’énergie en 2023, presque entièrement pétrolière. Dans les bâtiments, le résidentiel consomme environ 426 TWh et le tertiaire 225 TWh ; à eux deux, ils portent encore autour de 220 TWh de pétrole et de gaz. En parallèle, Enedis estime qu’à horizon 2035 la recharge des voitures particulières et utilitaires légers ajouterait environ 39 TWh de consommation d’électricité. Ce décalage entre TWh fossiles supprimés et TWh électriques ajoutés est normal : un moteur électrique est bien plus efficace qu’un moteur thermique, et une pompe à chaleur produit plusieurs unités de chaleur utile pour une unité d’électricité consommée.
En ordre de grandeur, un basculement massif sur ces usages déjà électrifiables pourrait retirer environ 150 à 200 TWh de fossiles en dix ans. On peut l’imaginer comme une centaine de TWh gagnés sur la voiture particulière et les petits utilitaires, puis plusieurs dizaines de TWh sur le chauffage, l’eau chaude et les usages thermiques les plus simples des bâtiments, avec un premier bloc industriel en complément. Ce ne serait pas encore toute la transition, mais ce serait déjà une part majeure du gisement accessible.
RTE rappelle qu’une électrification rapide suppose ensuite une hausse de la consommation d’électricité de l’ordre de 10 à 15 TWh par an entre 2025 et 2035. Mais cette montée en puissance ne repose pas seulement sur la production. Elle suppose aussi davantage de flexibilité : pilotage de la demande, recharge intelligente des véhicules, effacements, et stockage. RTE souligne que le stockage permet d’absorber les surplus de production quand la consommation est faible pour les restituer lors des pointes, et que les batteries, y compris à terme celles des véhicules électriques, peuvent devenir un outil supplémentaire de gestion du système. Enedis insiste de son côté sur la recharge pilotée en heures creuses et sur la connexion des bornes au compteur, pour intégrer la mobilité électrique sans créer inutilement de nouvelles pointes.
À l’inverse, l’aviation, le maritime longue distance, certains procédés industriels à haute température et une partie de la chimie de base relèvent d’une autre logique. Pour ces segments, l’électricité directe ne suffira pas toujours. Il faudra donc arbitrer, réduire certains besoins et améliorer les procédés. La bonne stratégie est de ne pas commencer par ce qui est le plus compliqué, mais bien par ce qui est déjà faisable à grande échelle.
Une autre vision de la transition énergétique
Cette hiérarchie des usages a comme conséquence très concrète qu’une part importante de la transition ne se jouera pas d’abord dans de grands paris technologiques, mais dans des décisions d’équipement à l’échelle d’un bâtiment, d’un site, d’une flotte ou d’un patrimoine. Remplacer un chauffage, électrifier des déplacements, installer des bornes, améliorer l’enveloppe d’un bâtiment, piloter les consommations et produire localement une part de l’électricité consommée sont des opérations qui peuvent souvent être engagées en quelques mois. Pour une entreprise, une collectivité, un bailleur ou un gestionnaire d’actifs, la transition cesse alors d’être une abstraction écologique : elle devient une décision économique, patrimoniale et stratégique.
Au fond, l’électrification de la France n’est ni un slogan ni un simple débat technique. C’est une stratégie de souveraineté, parce que chaque TWh fossile évité, c’est moins de dépendance, moins d’argent envoyé à l’étranger et moins de vulnérabilité face à des crises que nous ne maîtrisons pas. C’est aussi une méthode de priorisation, parce qu’il ne suffit pas d’annoncer des moyens. Il faut d’abord savoir ce que l’on veut faire reculer, en commençant par les usages les plus faciles à électrifier. Et c’est enfin un chantier collectif, parce que cette transformation se jouera autant dans les choix de l’État que dans ceux des entreprises, des collectivités, des industriels, des propriétaires, des gestionnaires de bâtiments et des citoyens.
La vraie bascule viendra sans doute d’une prise de conscience simple. Dès lors que l’on comprend clairement pourquoi il faut le faire, l’électrification cesse d’apparaître comme une contrainte abstraite et devient une direction logique, souhaitable et concrète. Une fois ce cap compris, voulu et engagé sur le terrain, les politiques finiront plus facilement par suivre, non pour inventer le mouvement, mais pour l’accompagner, l’accélérer et lui donner l’ampleur qu’il mérite.
